« Venise, la musique française et le Québec » Le Devoir

Le travail inlassable du Palazzetto Bru Zane de Venise en faveur de la redécouverte du répertoire musical français, de la Révolution au début du XXe siècle, a déjà été évoqué dans ces colonnes. Ses publications discographiques figurent régulièrement dans nos coups de coeur. Le Devoir s’est rendu dans l’antre de ce Centre de musique romantique française.

Niché au coeur de Venise, le Palazzetto était historiquement l’un des palais de la dynastie Zane, en fait un « casino », lieu de fêtes et autres libations, édifié à la fin du XVIIe siècle non loin du palais principal comme nous l’explique la directrice du lieu, Florence Alibert.

En moins d’une décennie, le Palazzetto s’est imposé comme un moteur incontournable de la redécouverte du répertoire musical français. Les artistes québécois sont de la fête : le baryton Jean-François Lapointe fut de la distribution du Mage de Massenet, l’un des premiers opéras ressuscités, alors que la soprano Marianne Fiset et le ténor Frédéric Antoun ont contribué à un récent album d’inédits de Paul Dukas.

Depuis 2015, l’équipe du Palazzetto collabore aussi avec le Domaine Forget. Le compositeur à l’honneur lors de l’édition 2016 du festival estival en Charlevoix sera Saint-Saëns. Les Québécois font partie intégrante de la galaxie Bru Zane, comme nous le résume Alexandre Dratwicki, directeur scientifique du Centre : « Nous venons de présenter Dante de Benjamin Godard avec Jean-François Lapointe ; le 3 juin, Karina Gauvin chantera Olympie de Spontini au Théâtre des Champs-Élysées ; trois jours après, Marie-Nicole Lemieux donnera à Paris un récital de mélodies françaises rares ; en septembre, nous ouvrons un festival Saint-Saëns à Paris, Munich et Versailles avec Proserpine, opéra dans lequel chantera Frédéric Antoun, et ce cycle s’achèvera avec Le timbre d’argent à l’Opéra-comique distribuant Hélène Guilmette en première dame. »
Un modèle de mécénat

C’est Nicole Bru qui a acquis le Palazzetto dans les années 2000 et décidé de sa vocation culturelle. Héritière des laboratoires UPSA, leader de l’aspirine effervescente, qu’elle a vendus dans les années 90 au groupe américain Bristol-Myers Squibb, cette femme d’affaires, en s’entourant des bonnes personnes, a créé un modèle en matière de mécénat efficace. Après avoir acquis le lieu de la famille des Habsbourg et avoir refait les fondations de son palais vénitien, dont le plafond est orné d’une fresque de Sebastiano Ricci représentant le temps faisant triompher la culture et la vérité, Nicole Bru y a installé ce Centre de musique romantique française.

Le Centre fait feu de tous bois : recherche, redécouverte et restauration de partitions ; édition de livres, organisation de concerts, de festivals et de colloques ; projets éducatifs, base de données numérique et publication de disques. Rarement argent investi dans la culture aura rapporté aussi vite autant de pépites. Les acteurs du Palazzetto Bru Zane érigent le pragmatisme en règle absolue, le tout avec un sens du travail bien fait, comme en témoignent les publications de livres-disques qui nous ont révélé Le mage de Massenet, Dimitri de Victorin Joncières, Les barbares de Saint-Saëns, Les Danaïdes de Salieri ou Herculanum de Félicien David, pour citer nos titres préférés.

« Cela fait des décennies qu’il y a des spécialistes musicologues, mais ils n’ont jamais pu ou su se connecter avec le monde de la musique pratique. Le premier but du Palazzetto est moins la recherche pure et dure que la connexion entre les chercheurs et les artistes », nous dit Alexandre Dratwicki.

La redécouverte du patrimoine musical français du « grand XIXe siècle» (1780-1920) suit un double objectif : valoriser les oeuvres méconnues de compositeurs célèbres (Massenet, Saint-Saëns) et réhabiliter des compositeurs rarement joués, tels Victorin Joncières, Félicien David et, cette année, Benjamin Godard avec un cycle lancé dans les murs du palais le 31 mars dernier.

 

Une caverne inépuisable

Le travail du Palazzetto a permis de changer les perspectives en un temps record : regardé avec condescendance, ce répertoire suscite désormais une curiosité croissante. Les trios de Napoléon-Henri Reber ou Le désert de Félicien David, placé 5e dans notre palmarès des 10 meilleurs disques de 2015, en sont de bons exemples. Combien de révélations de ce calibre vont nous tomber dessus dans les années à venir ? Car le changement de mentalités commence à gagner les bibliothèques : les cantates inédites de Dukas ont émergé de cartons qui traînaient au Conservatoire de Paris et le fonds Théodore Dubois, comprenant la Messe pontificale et Le Paradis perdu, a soudain fait surface à la Bibliothèque nationale de France. « Une donation de 1952 du petit-fils du compositeur, qui n’avait jamais été cataloguée », nous informe Alexandre Dratwicki. Dans le cas de Benjamin Godard, son oeuvre phare, une symphonie dramatique, Le Tasse est restée introuvable jusqu’à ce qu’un collaborateur découvre le seul manuscrit dans une bibliothèque obscure des États-Unis : « Il a abouti là-bas, via le Canada, où un élève de Godard l’avait emporté. »

Dans ses publications discographiques, le Centre développe désormais une série « Portrait » dont le volume 3, paru il y a une semaine, révèle divers pans de l’oeuvre de la compositrice alsacienne Marie Jaëll (1846-1925), fascinant exemple — comme Théodore Gouvy — d’une musique entre deux cultures (France et Allemagne). L’album de 3 CD comprend notamment deux Concertos pour piano, un remarquable Concerto pour violoncelle et un surprenant cycle mélodique, La légende des ours (Ediciones Singulares 3 CD ES 1022, distr. Naxos).

Hors de France, les équipes du Palazzetto ont commencé à travailler avec des orchestres belges et la Radio bavaroise pour la diffusion de ces merveilles. Après nos chanteurs très prisés en Europe, pourquoi nos institutions musicales n’embarquent-elles pas sur une aussi fastueuse gondole ?

Christophe Huss, Le Devoir


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