Trovatore at the Chorégies d’Orange

“Le Trouvère de Giuseppe Verdi est un titre mythique qui revient souvent aux Chorégies d’Orange, et dont les mélomanes les plus anciens se souviennent encore de la fameuse production de 1972, qui affichait – dans les rôles principaux – une Montserrat Caballé à son Zénith, le sonore Lando Bartolini, l’ébouriffante Irina Arkhipova et le racé Piero Cappuccilli. En 2015, la star de la soirée est Roberto Alagna, qui foule régulièrement les planches du Théâtre Antique depuis 1993, mais qui – peu avant la représentation via les réseaux sociaux – a annoncé à ses fans que ce serait là sa dernière apparition ici-même, sans donner plus avant d’explications…

Après une première – trois jours plus tôt – où le ténor d’origine sicilienne n’était pas au meilleur de sa forme, il ne nous a pas semblé non plus, ce soir, très impliqué dans son rôle, comme après l’air « Ah si ben mio », où l’on a eu l’impression qu’il expédiait le petit duo qui suit, voire qu’il pensait à autre chose… peut-être pour mieux se concentrer sur le terrible « Di quella Pira » qui lui succède…? S’il attaque le célèbre air avec flamme, il faut bien avouer que l’aigu final est obtenu à l’arraché, et qu’il le tient trois fois moins longtemps qu’ici-même en 2007. Avouons donc que Roberto Alagna nous a paru bien inégal au cours de la représentation, parfois très bon comme dans les deux duos avec Azucena (surtout celui de la prison), le Miserere ou le duo final, mais parfois en difficulté comme dans le trio du II ou – comme nous venons de le souligner – dans son grand air. Bref, la vaillance héroïque que réclame Manrico ne nous semble pas (ou plus) convenir à ses moyens.

Pour ses débuts à Orange, Hui He livre une belle interprétation de Leonora : les moyens sont impressionnants – ceux d’une vraie lirico-spinto –, le timbre est riche et l’émission puissante, mais la soprano chinoise peine cependant à plier sa grande voix aux pianissimi qu’appellent sa partie, et surtout n’émeut guère. Ce sont finalement les voix graves qui laissent la meilleure impression. Marie-Nicole Lemieux s’abandonne sans retenue à la démesure du personnage d’Azucena, en mettant en avant un timbre robuste capable de passer de la vocifération au murmure avec une aisance royale. Quant à George Petean – dont nous n’avons cessé d’écrire, ces six derniers mois (lire nos compte-rendus de Barbiere à Avenches, Ballo in maschera à Bruxelles ou Simon Boccanegra à Avignon), le bonheur que nous procure chacune de ses apparitions –, il subjugue à nouveau, cette fois dans le rôle de Luna, grâce à son habituelle (et magnifique) ligne de chant, sa superbe projection, son timbre digne et noble, autant de qualités qui donnent à son personnage une vérité et une stature exceptionnelles. Il est sans conteste le grand baryton verdien de notre époque.

Au pupitre, le chef français Bertrand de Billy – à la tête d’un Orchestre National de France en petite forme – n’est lui guère enthousiasmant. Reprenant à son compte toutes les coupures d’« usage », il dirige sans aucune empathie avec l’atmosphère nocturne et la fougue de la partition. Retrouvant un peu de flamme pour un « Di quella pira » fulgurant, il retombe dans la routine au cours des deux derniers tableaux, et son seul mérite est d’être d’une attention de tous les instants aux chanteurs.

Traditionnelle dans son esprit, la (nouvelle) proposition scénique de Charles Roubaud – il avait déjà signé un Trovatore in loco en 2007 (avec Roberto Alagna) – repose pour beaucoup sur les belles projections vidéo de Camille Lebourges (caves voûtées d’un couvent, forêt aux magnifiques frondaisons, etc.) et les éclairages de Jacques Rouveyrollis. Coté direction d’acteurs, le metteur en scène marseillais ne semble s’être préoccupé que du rôle-titre, et l’on ne peut tout de même pas résumer Trovatore à cet unique personnage, quand bien même on dispose de Roberto Alagna en Manrico…”

Emmanuel Andrieu

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