Manon à l’Opéra de Marseille – Poignante incarnation

Marseille est une ville de tradition, de terroir et cela se ressent jusque sur la scène de son Opéra où l’on fête l’art lyrique et les voix, mais où l’on privilégie des spectacles qui ne heurtent pas les sensibilités par de trop audacieuses relectures. Dans ces conditions est-il vraiment utile de la part son ex-directrice, Renée Auphan, cosignataire avec Yves Coudray de cette Manon remontée sept ans après sa création in loco, de prétendre que certaines œuvres comme Manon ne peuvent être transposées, lorsque la scène contemporaine demeure un formidable vivier d’expérimentation et de prise de risques – le dernier peut être ? Nous savons d’expérience qu’un spectacle réussi est un tout, qu’il ne suffit pas d’actualiser bêtement une intrigue pour atteindre son but et que l’on peut à l’inverse transgresser, dénoncer, faire dire autre chose que ce que voulaient les auteurs en respectant l’époque, le cadre et les costumes. Alors laissons donc à chacun la chance de s’exprimer, en choisissant de suivre à la lettre les didascalies ou en préférant moderniser le propos pour mieux tordre le coup aux conventions !

Autant le dire tout de suite, c’est pour l’interprète principale de cette Manon, Patrizia Ciofi, que nous avons fait le déplacement. Dans un des rôles les plus ardus de l’opéra français, la soprano italienne apparaît presque supérieure à sa précédente prestation rémoise de mars 2009. Certes il y a six ans les moyens étaient plus sûrs, notamment à l’acte 3, au Cours-la-Reine, où l’aigu sonnait plus glorieusement, mais à Marseille, l’engagement, l’endurance et l’évolution du personnage semblent encore plus maîtrisés.
Impeccable physiquement, Ciofi traduit sans forcer la fraîcheur du personnage tel qu’il apparaît à l’Auberge d’Amiens, avant de gravir une à une les marches de la séduction, d’abord dans les bras du Chevalier Des Grieux rue Vivienne (charmante lecture de la lettre dans un déshabillé transparent), puis auprès de Brétigny, avant d’user de tous ses charmes à St Sulpice, puis de briller à l’Hôtel de Transylvanie (dans une robe noire digne de Traviata). Jetée en prison, déchue, le cheveu défait, seulement vêtue d’une méchante chemise blanche, la Manon de Ciofi offre avant de rendre l’âme, une dernière métamorphose, poignante celle-là et inoubliable, d’autant que sa voix aux mille facettes est elle aussi passée par tous les stades : de la simplicité propre à « La petite table », à la coquetterie de « Suis-je gentille ainsi ? », de l’exaltation amoureuse (duo de St Sulpice), aux fastes de la salle de Jeux (agrémentés d’un solide ré bémol puis d’un ré naturel), pour terminer dans le dénuement, sur ces paroles murmurées « Il le faut, il le faut ! Et c’est là l’histoire de Manon Lescaut », après avoir tout donné en si peu de temps. Du grand art !
 
Plus juvénile et d’un profil vocal plus tempéré que celui de Florian Laconi à Reims, Stéphane Guèze est un élégant Des Grieux, attentif à la prosodie et aux nuances, mais dont le registre aigu, très sollicité, montre quelques faiblesses et de perceptibles tensions qui risquent de compromettre la stabilité de sa ligne de chant. Dans le rôle de Lescaut, belle découverte que celle d’Etienne Dupuis, baryton à la fois éloquent, musical et inspiré qui renouvelle intelligemment les linéaments d’un personnage souvent caricatural. De son côté Nicolas Cavallier triomphe dans la courte mais essentielle figure du père (Le Comte des Grieux), très bien entouré par Christophe Gay (de Brétigny) et Rodolphe Briand (Guillot de Morfontaine) parfaits eux aussi et par les trois inséparables péronnelles Poussette, Javotte et Rosette, bien campées par Jennifer Michel, Antoinette Dennefeld et Jeanne-Marie Levy.
Respectueuse, indiscutablement, mais dans des décors et des costumes d’époque assez pâlichons (Le Cours-la-Reine et la Route du Havre méritaient mieux !), la mise en scène, honnête, reste cependant sans surprise, ses concepteurs se contentant d’illustrer sommairement chaque péripétie du récit et de nous mener sans encombre jusqu’au terme de la tragédie.

L’Orchestre de l’Opéra de Marseille est fort heureusement conduit par Alexander Joel, chef britannique invité pour la première fois, que l’on sent plein d’aménité envers une partition qu’il dirige avec ardeur et beaucoup de délicatesse, se gardant bien de ramener la couverture à lui alors que le spectacle lui doit énormément.

François Lesueur

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