Interview of Philippe Talbot – Ôlyrix

Peu de temps après avoir incarné le rôle-titre du Comte Ory de Rossini à l’Opéra-Comique (nous y étions…), c’est à l’Opéra de Marseille – où il vient d’interprèter le rôle d’Almaviva dans Le Barbier de Séville – que nous avons retrouvé le jeune ténor français Philippe Talbot. Nous en avons profité pour lui soumettre quelques questions… 

 

Opera-Online : Votre approche du rôle d’Almaviva a-t-elle évoluée depuis Saint-Étienne en 2013 et comment ?

Philippe Talbot : J’ai chanté mon premier Almaviva en 2008, c’était l’un de mes premiers rôles de premier plan… et je n’en menais pas large ! (rires). En dix ans – et douze productions plus tard – mon Almaviva s’est étoffé de tout le travail accompli avec des chefs d’orchestre comme Giuseppe Grazioli, Enrique Mazzola, Bruno Campanella, Alberto Zedda (…) et aujourd’hui Roberto Rizzi Brignoli, pour la partie musicale, et, pour le jeu scénique, de toutes les situations cocasses où les différentes mises en scène m’ont mis. C’est le rôle de mon répertoire pour lequel je possède le plus d’expérience, et pourtant, à chaque nouvelle production, je remets tous les compteurs à zéro. La production de 2013 à Saint-Etienne a été très importante dans mon évolution, car j’ai adoré le dispositif scénique de Damiano Michieletto, la fluidité qu’il procurait, mais plus encore parce que j’ai pu rencontrer et travailler avec le Maestro Zedda. J’avais été très surpris que lui, le grand musicologue et chef d’orchestre, ne nous parle quasiment que de théâtre et de texte à la première répétition musicale. Après lui avoir chanté ma cavatine, il m’avait dit « C’est très bien, mais pourquoi tu chantes comme si le balcon de Rosina est au vingtième étage ?! Ca se passe à l’aube, et tu dois chercher une couleur douce et intime, ne t’inquiètes pas pour l’équilibre avec l’orchestre, ça c’est mon travail ! ». A cette époque, c’était le seul air où le ténor pouvait recevoir des applaudissements, mais avec le retour des productions où l’air final « Cessa di piu resistere » est à nouveau chanté, il me semble cohérent de respecter la chronologie et de faire confiance au crescendo de l’œuvre.

Votre approche stylistique de Rossini diffère-t-elle de celle des autres compositeurs que vous chantez ?

A l’intérieur même de Rossini, il y a des styles et des façons de faire très différents, induits par la langue, l’orchestration et l’humeur générale de l’œuvre. C’est comme endosser des costumes pour sa voix : certains sont trop grands et d’autres trop corsetés, qui nécessitent des ajustements, et d’autres heureusement qui sont parfaits pour vous. En ce qui me concerne, ce sont ceux du Comte Ory et de Ramiro (NDLR : dans La Cenerentola) que je porte avec le plus de bonheur et d’aisance. Mon approche est simple, et c’est toujours la même : quel que soit le compositeur ou l’époque, j’essaye humblement, à chaque fois que l’on me confie un rôle, de dire le texte de la façon la plus compréhensible possible, et de chanter le plus souplement possible. C’est ma définition du belcanto, et c’est en tout cas le point commun que je note chez tous les chanteurs que j’aime écouter : Alagna, Pavarotti… et Nougaro !

À la suite de Jean-Paul Fouchécourt et de Paul Agnew, comment s’est passée votre rencontre avec Platée?

Ça a été un moment d’une grande intensité et une joie indescriptible dont je me nourris encore aujourd’hui. Rencontrer Les musiciens du Louvre, Marc Minkowski, Laurent Pelly, mes incroyables collègues chanteurs et danseurs, les costumières, ma maquilleuse, et venir tous les jours travailler au Palais Garnier, dans cette ambiance de respect et de franche camaraderie… pour chanter du Rameau… ce n’était que du bonheur ! Le rôle est d’une richesse et d’une profondeur jouissives, et c’est certainement le personnage le plus dramatique que j’ai eu a interpréter sur scène ! Tous les soirs, j’étais emporté dans ce tourbillon de sentiments et d’émerveillement que procure Platée. Lorsque l’on joue une grenouille qui porte un costume de dix kilos, et que l’on est peinturluré en vert de la tête au pied, on enfile un masque qui vous libère de toute pudeur, et l’interprète peut paradoxalement se mettre complètement à nu. On n’est plus chanteur, homme, femme ou grenouille, on devient un « être » qui peut se laisser transporter dans cette histoire à la fois drôle et cruelle. J’étais émerveillé par l’orchestre et par mes collègues, et le bonheur de Platée devant ces Dieux de l’Olympe était le mien. Tous les soirs à l’arrivée de Junon, quand Platée réalise la farce cruelle dont elle est la victime, je pleurais toutes les larmes de mon corps que peut-être seulement quarante personnes dans la salle pouvaient voir, mais je prenais un plaisir immense à m’abandonner et à laisser s’exprimer mes émotions. C’est cette sensation de lâcher-prise totale que je retiens de ma rencontre avec Platée, et c’est avec grand bonheur que je vais reprendre le rôle dans une nouvelle production à la Semperoper de Dresde, avec Paul Agnew à la baguette, et Rollando Villazon à la mise en scène, en 2019 !

Votre voix s’est-elle élargie depuis vos débuts ?

Oui ma voix s’est élargie, et me permet aujourd’hui de chanter Nemorino (NDLR : dans L’Elisir d’amore) ou Tonio (NDLR : dans La Fille du régiment) avec aisance, alors que j’en étais encore incapable il y a encore trois ans… Passés mes 35 ans, j’ai senti une plus grande facilité à aller chercher des résonances de poitrine et à soutenir des phrases dans le bas-medium de ma tessiture. J’ai maintenant les moyens, si le rôle l’exige, de mettre plus de poids et de « chair » dans ma voix. Mais pour en revenir à la métaphore des costumes, j’ai partagé une double distribution du Barbier avec René Barbera au San Carlo de Naples en 2014, et même si lui aussi a « élargi » son format vocal, il endosse maintenant le costume d’Almaviva avec encore plus de brio et d’élégance. C’est un rôle extrêmement difficile (surtout avec l’air final), dans lequel je m‘efforce de rentrer, car il nécessite une grande maitrise vocale et une gestion intelligente de ses efforts, pendant les trois heures que dure l’ouvrage ; c’est donc un excellent révélateur de l’état de son art vocal, surtout pour moi qui chante le rôle depuis dix ans maintenant. J’aime interpréter Almaviva car ce rôle me force à me dépasser et à me discipliner, car je ne peux pas aborder quatre semaines de répétitions – et chanter un soir sur deux – sans recourir au meilleur de ma technique vocale, car sinon je ne pourrais simplement pas aller au bout de la série de représentations, j’y laisserais tout simplement ma voix… Après chaque production du Barbier, j’apprends quelque chose sur ma technique, et ma voix se développe dans la bonne direction. Almaviva et moi, on se retrouvera cette saison au Théâtre de Luxembourg et la saison prochaine à la Deutsche Oper de Berlin : j’ai déjà hâte de mettre à profit tout ce que j’aurais appris sur moi et sur le rôle grâce à cette production Marseillaise…

Vous aimez les rôles de composition ?

Ma passion pour le jeu scénique est la raison pour laquelle je suis sur scène : sans lui, je ferais de la variété ou de la musique à voix égale… ou alors j’aurais fini « gangster » comme le disait ma chère professeure de Français en 4ème ! (rires). J’aime créer, observer et jouer depuis que je suis enfant : tout pour moi est source d’inspiration ! Pour chaque nouvelle mise en scène, une fois que j’ai cerné avec le metteur en scène le personnage que je joue, je travaille chez moi la posture, la façon de bouger, de marcher, de saisir d’un objet ou encore de regarder les autres… en adéquation avec l’âge, le statut et la psychologie du personnage. Depuis quatre ou cinq ans, j’essaye aussi de faire un travail sur la perception que peut avoir un spectateur qui est placé au dernier balcon. Comment réussir à lui transmettre malgré la distance – par une posture ou un mouvement – les émotions du personnage, tout en restant cohérent et naturel pour les spectateurs des premiers rangs qui peuvent lire; eux, les émotions sur mon visage ? Je suis admiratif, pour ces raisons, des danseurs de Ballet, et c’est dans cette direction que je cherche : un mouvement n’est jamais assez grand tant que l’intention est juste. Je fais ma « petite cuisine » chez moi, pour cette partie « mécanique » du héros que j’interprète, mais quand je suis sur scène, la joie, la fourberie, la naïveté, l’impulsivité, la rage, la surprise, l’abattement, l’amour (etc.) que je confère au personnage, ce sont mes propres émotions. Pour moi, il n’y a pas de rôle de composition, on joue toujours une partie de son propre personnage sur scène…

Emmanuel Andrieu – Ôlyrix

 

 

© Christian Dresse


Artists: